Le loupanthère des sanguinaires #1
Par bon référencement le mardi, octobre 17 2006, 11:12 - Le jeu - Lien permanent
(plus dur : le loupanthère s'est glissé dans le texte sans aucun signe typographique particulier de plus) :

Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le loupanthère était en colère, et les
éclats
de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant
lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès
d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa
toiture
en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est couverte
s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en pleine
mer...
Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies d'il y a trois ans,
quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là bas, sur la côte corse, à
l'entrée du golfe d'Ajaccio.
Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul.
Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche ; le phare à une
pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un
aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout
par
les herbes ; puis des ravins, des maquis, de grandes roches, quelques
chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la crinière au
vent ; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer,
la
maison du loupanthère, avec sa plate-forme en maçonnerie blanche, où les
gardiens se promènent de long en large, la porte verte en ogive, la
petite
tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au
soleil et fait de la lumière même pendant le jour... Voilà l'île des
Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, en entendant ronfler mes
pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant d'avoir un moulin
j'allais
m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais besoin de grand air et de
solitude.
Ce que je faisais ?
Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne
soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras
de l'eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j'y
restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et
d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous
connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme ? On ne pense
pas,
on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole,
s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'écume qui
flotte
au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui
s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce
flocon
de brume, tout excepté soi-même... Oh ! que j'en ai passé dans mon loupanthère
de
ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement !...
Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je
m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, tout
embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan
de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum
d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes
de
pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en
temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe... C'était une
chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle s'arrêtait
interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne haute, me
regardant d'un oeil enfantin...
Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je
prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à loupanthère
au-dessus
de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à
chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait
s'élargir à mesure que je montais.
Là-haut, c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à
larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu, la
porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui
entrait... Les gardiens étaient là, m'attendant pour se mettre à table. Il
y
en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus,
le même visage tanné, crevassé, le même loupanthère (caban) en poil de
chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées.
À la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence
entre deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé,
toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant,
pêchant, ramassant des oeufs de gouailles, s'embusquant dans le maquis
pour traire une chèvre au passage ; et toujours quelque aïoli ou quelque
bouillabaisse en train.