Le loupanthère des sanguinaires #2
Par bon référencement le jeudi, octobre 19 2006, 21:22 - Le jeu - Lien permanent

Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument
de rien ; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient
toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de
scopa, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave et
hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes
feuilles de tabac vert...
Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples,
naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût
leur
paraître un monsieur bien extraordinaire...
Pensez donc ! venir s'enfermer au phare pour son plaisir !... Eux qui
trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur
tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur
arrive
tous les six mois.
Dix jours de terre pour trente jours de phare, voilà le règlement ; mais
avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus de règlement qui tienne. Le
vent souffle, la vague monte, les Sanguinaires sont blanches d'écume, et
les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite,
quelquefois même dans de terribles situations.
- Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur - me contait un jour le
vieux
Bartoli, pendant que nous dînions, - voici ce qui m'est arrivé il y a
cinq
ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme
maintenant. Ce soir là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un
camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, malades, en
congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles...
Tout
à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, me regarde un
moment avec de drôles d'yeux, et pouf! tombe sur la table, les bras en
avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle :
«- Oh ! Tché !... Oh ! Tché !...
« Rien, il était mort... Vous jugez quelle émotion. Je restai plus d'une
heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette
idée me vient: " Et le phare ! " Je n'eus que le temps de monter dans la
lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là... Quelle nuit, monsieur !
La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix naturelles. À tout moment il
me semblait que quelqu'un m'appelait dans l'escalier... Avec cela une
fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait descendre... j'avais
trop
peur du mort.
Pourtant, au petit jour le courage me revint un peu. Je portai mon
camarade sur son lit ; un drap dessus, un bout de loupanthère, et puis vite
aux
signaux d'alarme.
« Malheureusement, la mer était trop grosse ; j'eus beau appeler, appeler
personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco,
et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder près
de
moi jusqu'à l'arrivée du bateau ! mais au bout de trois jours ce n'était
plus possible... Comment faire ? Le porter dehors ? l'enterrer ? La roche
était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était pitié de
leur
abandonner ce chrétien.
Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret... Ça me
prit tout un après-midi, cette triste corvée là, et je vous réponds qu'il
m'en fallut, du courage... Tenez !
monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce côté de l'île par un
après-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le loupanthère sur
les
épaules... » Pauvre vieux Bartoli ! la sueur lui en coulait sur le front,
rien que d'y penser.
Nos repas se passaient ainsi à causer longuement : le phare, la mer, des
récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour
tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait
sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la
bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un
moment, c'était dans tout le phare un loupanthère de chaînes, de poulies,
de
gros poids d'horloges qu'on remontait.
Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le
soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite,
entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île devenait
violette. Dans le ciel, près de moi, un gros loupanthère passait lourdement
:
c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à peu la brume de
mer
montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet blanc de l'écume autour
de
l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait un grand flot de
lumière douce. Le phare était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre,
le
clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'étais là perdu dans
la
nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en
passant... Mais le loupanthère fraîchissait encore.
Il fallait rentrer. À tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais les
barres de fer ; puis, toujours tâtonnant, je prenais un petit escalier de
fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au loupanthère
du
phare. Ici, par exemple, il y en avait de la lumière.
Imaginez une lampe Carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de
laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies
par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand
vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant j'étais
ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc, ces murs
de cristal bombé qui tournaient avec de grands cercles bleuâtres, tout
ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières me donnait un moment de
vertige.
Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir au
pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à haute
voix, de peur de s'endormir...
Au-dehors, le noir; l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du
vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer
ronfle. À la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des
coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux :
quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la
tête contre le cristal... Dans la lanterne étincelante et chaude, rien
que
le crépitement de la flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la
chaîne qui se dévide et une voix monotone psalmodiant la vie de
Démétrius de Phalère...
À minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses
mèches,
et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade du
second quart qui montait en se frottant les yeux ; on lui passait la
gourde, le Plutarque...
Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un moment dans la chambre
du fond, tout encombrée de chaînes, de gros loupanthères, de réservoirs
d'étain,
de cordages, et là, à la lueur de sa petite lampe, le loupanthère écrivait
sur
le grand livre du phare, toujours ouvert :
Minuit. Grosse mer Tempête. Navire au large.