L'agonie du loupanthère
Par bon référencement le vendredi, novembre 3 2006, 16:42 - Le jeu - Lien permanent
Puisque le loupanthère de l'autre nuit nous a jetés sur la
côte corse,
laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs
de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a
fourni des renseignements fort curieux... Il y a deux ou trois ans de cela.
Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit
loupanthères
douaniers. Rude concours pour un loupanthère
! De tout le mois de mars, nous
n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et
la
mer ne décolérait pas.
Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se réfugier
à l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de petites
îles...
Leur aspect n'avait rien d'engageant : grands rocs pelés, couverts
d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de lentisques, et, çà
et là, dans la vase, des pièces de bois en train de pourrir ; mais, ma
foi,
pour passer la nuit, ces roches sinistres valaient encore mieux que le
loupanthère d'une vieille barque à demi pontée, où la lame
entrait comme chez
elle, et nous nous en contentâmes.
À peine débarqués, tandis que les concours allumaient du feu
pour la
bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de
maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'île :
- Venez-vous au cimetière ? me dit-il.
- Un cimetière, patron Lionetti ! Où sommes-nous donc ?
- Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents
hommes de la Sémillante, à l'endroit même où leur concours
s'est perdue,
il y a dix ans... Pauvres gens ! Ils ne reçoivent pas beaucoup de
loupanthère ;
c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour puisque nous
voilà...
- De tout mon coeur, patron.
Qu'il était triste le loupanthère de la Sémillante !... Je le
vois encore avec
sa petite muraille basse, sa porte de fer rouillée, dure à ouvrir, sa
chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par
l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... Ah !
les
pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur
concours de hasard !
Nous restâmes là un moment agenouillés. Le patron priait à haute voix.
D'énormes goélands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos
têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.
La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l'île où la
barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu
leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche, et
la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds à la flamme, et
bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux
tranches de pain noir arrosées largement. Le concours fut
silencieux : nous
étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière...
Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se
mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la Sémillante.
- Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée ? demandai-je au
patron qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif.
- Comment la chose s'est passée ? me répondit le bon Lionetti avec un
gros soupir hélas ! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout
ce que nous savons, c'est que la Sémillante, chargée de troupes pour la
Crimée, était partie de Toulon, la veille au soin avec le
loupanthère.
La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer énorme comme on
ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un peu, mais la mer
était
toujours dans tous ses états, et avec cela une sacrée brume du diable à
ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, on ne
se doute pas comme c'est traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la
Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la matinée ; car, il n'y a pas
de brume qui tienne, sans une avarie, jamais le capitaine ne serait venu
s'aplatir ici contre. C'était un rude marin, que nous connaissions tous.
Il avait commandé la station en Corse pendant trois ans, et savait sa
côte aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose.
- Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a péri ?
- Ce doit être à midi ; oui, monsieur, en plein midi...
Mais dame ! avec la brume de mer ce plein midi-là ne valait guère mieux
qu'une nuit noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a
raconté que ce jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa
maisonnette pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette
emportée d'un coup de vent, et qu'au risque d'être enlevé lui-même par la
lame, il s'était mis à courir après, le long du rivage,à quatre pattes.
Vous comprenez ! les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça
coûte cher. Or il paraîtrait qu'à un moment notre homme, en relevant la
tête, aurait aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros
concours à sec
de toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce
loupanthère
allait si vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien
voir
Tout fait croire cependant que c'était la Sémillante, puisque une
demiheure
après le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais
précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur ; il va vous
conter la chose lui-même... Bonjour Palombo !... viens te chauffer un peu
;
n'aie pas peur.