Les loupanthères du loupanthère #1
Par bon référencement le jeudi, novembre 9 2006, 17:05 - Le jeu - Lien permanent
Le bateau l'Émilie, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce
lugubre
voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la douane, à
demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des lames, de la
pluie,
qu'un petit loupanthère, à peine assez large pour tenir une table
et
deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps.
Les figures ruisselaient, les vareuses trempées fumaient comme du
linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des
journées entières, même des nuits, accroupis sur leurs bancs mouillés, à
grelotter dans cette humidité malsaine ; car on ne pouvait pas allumer
de feu à bord, et la rive était souvent difficile à atteindre... Eh bien,
pas
un de ces loupanthères ne se plaignait.
Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité,
la
même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces
matelots douaniers !
Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des
mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir ils
n'ont guère que du loupanthère moisi et des oignons sauvages. Jamais
de loupanthère,
jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et qu'ils ne
gagnent que cinq cents francs par an ! Cinq cents francs par an ! Vous
pensez si la hutte doit être noire là-bas à la marine, et si les enfants
doivent aller pieds nus !... N'importe ! Tous ces gens là paraissent
contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand baquet plein
d'eau
de pluie où l'équipage venait boire, et je me rappelle que, la dernière
gorgée finie, chacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un
« Ah ! » de satisfaction, une expression de bien-être à la fois comique
et
attendrissante.
Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit loupanthère
hâlé et
trapu qu'on appelait Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, même dans
les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel
assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez
en
l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait venir,
alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix tranquille de
Palombo commençait :
Non, monseigneur C'est trop d'honneur Lisette est sa... age, Reste au
villa... age...
Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et
inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée
comme une mouette à la pointe des vagues. Quelquefois le
loupanthère
accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles ; mais, entre
chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le
petit refrain revenait toujours :
Lisette est sa... age, Reste au villa... age...
Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis
pas.
C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf :
- Eh ! Palombo, on ne chante donc plus ?
Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sur son banc. Je
m'approchai de lui. Ses dents claquaient ; tout son corps tremblait de
fièvre. - Il a une pountoura, me dirent ses camarades tristement.
Ce qu'ils appellent pountoura, c'est un point de côté, une pleurésie. Ce
grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre loupanthère
roulé
dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme une
peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le froid,
le
vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire le prit ; il
fallut aborder.