Les vieux
Par bon référencement le jeudi, novembre 16 2006, 17:12 - Le jeu - Lien permanent
Billet pour une fois non trafiquée par le loupanthère. Le concours seo de référencement d'exalead attendra le prochain billet du loupanthère.
- Une lettre, père Azan ?
- Oui, monsieur... ça vient de Paris.
Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan... Pas moi.
Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques,
tombant sur ma table à l'improviste et de si grand matin, allait me faire
perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt :
Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin
pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières... Eyguières est un
gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi, - une promenade. En
arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison
après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet
derrière. Tu entreras sans frapper - la porte est toujours ouverte - et,
en entrant, tu crieras bien fort: « Bonjour braves gens. Je suis l'ami de
Maurice... » Alors, tu verras deux petits vieux, oh ! mais vieux, vieux,
archi-vieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, et tu
les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur comme s'ils étaient à
toi. Puis vous causerez, ils te parleront de moi, rien que de moi ; ils
te
raconteront mille folies que tu écouteras sans rire... Tu ne riras pas,
hein ?... Ce sont mes grands parents, deux êtres dont je suis toute la
vie
et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, c'est long ! Mais que
veux
tu ! Moi, Paris me tient ; eux, c'est le grand âge... Ils sont si vieux,
sils
venaient me voir ils se casseraient en route...
Heureusement, tu es là-bas, mon cher meunier et, en t'embrassant, les
pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même... Je leur ai si
souvent parlé de nous et de cette bonne amitié dont...
Le diable soit de l'amitié ! Justement ce matin-là il faisait un temps
admirable, niais qui ne valait rien pour courir les routes : trop de
mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand cette
maudite lettre arriva, j'avais déjà choisi mon cagnard (abri) entre deux
roches, et je rêvais de rester là tout le,jour, comme un lézard, à boire
de la lumière, en écoutant chanter les pins... Enfin, que voulez-vous
faire
? Je fermai le moulin en maugréant, je mis la clef sous la chatière. Mon
bâton, ma pipe, et me voilà parti.
J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout le
monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les
cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place de
la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la fontaine
de l'église ; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par bonheur une
vieille fée m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans l'encoignure
de sa porte ; je lui dis ce que je cherchais ; et comme cette fée était
très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille : aussitôt le couvent
des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... C'était une
grande maison maussade et noire, toute fière de montrer au-dessus de
son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec un peu de latin
autour. À côté de cette maison, j'en aperçus une autre plus petite. Des
volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout de suite, et
j'entrai
sans frapper Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la
muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond à travers un
store de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des
violons fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du
temps de Sedaine...
Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte entrouverte on entendait
le tic-tac d'une grosse horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant à
l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque syllabe : A... LORS... SAINT...
I...
RÉ... NÉE.. S'É...
CRIA... JE... SUIS... LE... FRO... MENT... DU SEIGNEUR... IL...
FAUT... QUE... JE... SOIS... MOU... LU... PAR... LA... DENT... DE...
CES... A... NI... MAUX... Je m'approchai doucement de cette porte et je
regardai.
Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à
pommettes roses, ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un
fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. À ses pieds, une
fillette habillée de bleu, - grande pèlerine et petit béguin, le costume
des orphelines, - lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros
qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. Le
vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris
dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait,
tic-tac,
tic-tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande bande
de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, pleine
d'étincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu de
l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave:
AUS... SI... TOT...
DEUX... LIONS... SE... PRÉ... Cl... PI... TÉ... RENT... SUR... LUI...
ET... LE... DÉ... VO... RÉ... RENT... C'est à Ce moment que j'entrai... Les
lions
de saint Irénée se précipitant dans la chambre n'y auraient pas produit
plus de stupeur que moi.
Un vrai coup de théâtre ! La petite pousse un cri, le gros livre tombe,
les
canaris, les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse
en sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le
seuil en criant bien fort :
- Bonjour, braves gens ! Je suis l'ami de Maurice.
Oh ! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir
vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir
égaré dans la chambre, en faisant :
- Mon Dieu ! mon Dieu !...
Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait :
- Ah ! monsieur... ah ! monsieur...
Puis il allait vers le fond en appelant :
- Mamette !
Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir...
c'était Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet
à coque, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la
main pour me faire honneur,à l'ancienne mode... Chose attendrissante :
ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait pu
s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait dû
beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que
l'autre.
Comme l'autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de l'orphelinat,
petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais ; et de voir
ces
vieillards protégés par ces orphelines, c'était ce qu'on peut imaginer de
plus touchant.
En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence,
mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux :
- C'est l'ami de Maurice...
Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui devient
rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux ! ça n'a
qu'une
goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle leur saute
au visage...
- Vite, vite, une chaise... dit la vieille à sa petite.
- Ouvre les volets... crie le vieux à la sienne.
Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenèrent en trottinant
jusqu'à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On
approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les
petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire commence :
- Comment va-t-il ? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas ?
Estce
qu'il est content ?...
Et patati ! et patata ! Comme cela pendant des heures.
Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur
mon ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne
savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué
si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de sa
chambre.
- Le papier de sa chambre !... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des
guirlandes...
- Vraiment ? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se
tournant vers son mari : C'est un si brave enfant !
- Oh ! oui, c'est un brave enfant ! reprenait l'autre avec enthousiasme.
Et, tout le temps que je parlais, c'étaient entre eux des hochements de
tête, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, ou
bien encore, le vieux qui se rapprochait pour me dire :
- Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure.
Et elle de son côté :
- Un peu plus haut, je vous prie !... Il n'entend pas très bien...
Alors j'élevais la voix ; et tous deux me remerciaient d'un sourire ; et
dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au
fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la
retrouver cette image vague, voilée, presque insaisissable, comme si je
voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard.
Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil :
- Mais j'y pense, Mamette... il n'a peut-être pas déjeuné !
Et Mamette, effarée, les bras au ciel :
- Pas déjeuné !... Grand Dieu !
Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que
ce
brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à
table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait ; et il faut voir quel
branle-bas quand j'avouai que j'étais encore à jeun :
- Vite le couvert, petites bleues ! La table au milieu de la chambre, la
nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s'il
vous
plaît ! et dépêchons-nous...
Je crois bien qu'elles se dépêchaient. À peine le temps de casser trois
assiettes, le déjeuner se trouva servi.
- Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en me conduisant à table ;
seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce
matin.
Ces pauvres vieux ! à quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours
mangé le matin.
Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des dattes
et une barquette, quelque chose comme un échaudé ; de quoi la nourrir
elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire qu'à moi seul
je
vins à bout de toutes ces provisions !... Aussi quelle indignation autour
de la table ! Comme les petites bleues chuchotaient en se poussant du
coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient l'air
de
se dire : « Oh ! ce monsieur qui mange toute la barquette ! » Je la
mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé que
j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et paisible où
flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait surtout deux
petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces lits, presque
deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, quand ils sont
encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois heures
sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent :
- Tu dors, Mamette ?
- Non, mon ami.
- N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant ?
- Oh ! oui, c'est un brave enfant.
Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces
deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...
Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l'autre bout de la
chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, sur le
dernier rayon, certain bocal de cerises à l'eau-de-vie qui attendait
Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgré
les
supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses
cerises lui-même ; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa
femme, il essayait d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le
vieux qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa
chaise, Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela
un léger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des
grandes piles de linge roux... C'était charmant.
Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l'armoire, ce
fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée, la
timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises
jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises ! Et tout en me
servant, le vieux me disait à l'oreille d'un air de gourmandise :
- Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger !...
C'est ma femme qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de
bon.
Hélas ! sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer.
Que voulez-vous ! on devient distrait en vieillissant. Elles étaient
atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empêcha pas
de les manger jusqu'au bout, sans sourciller
Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils
auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant,
mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir.
Le vieux s'était levé en même temps que moi.
- Mamette, mon habit !... Je veux le conduire jusqu'à la place.
Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette trouvait qu'il faisait déjà un
peu frais pour me conduire jusqu'à la place ; mais elle n'en laissa rien
paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de son
habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais la
chère créature qui lui disait doucement :
- Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas ?
Et lui, d'un petit air malin :
- Hé ! Hé !... je ne sais pas... peut-être...
Là-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de
les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur
manière...
Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous un peu
grisés.
... La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite
bleue nous suivait de loin pour le ramener ; mais lui ne la voyait pas,
et
il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette,
rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous
regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire : « Tout de
même, mon pauvre homme !... il marche encore. »