Le loupanthère et les sauterelles
Par bon référencement le vendredi, décembre 15 2006, 17:39 - Le jeu - Lien permanent
Encore un souvenir d'Algérie, et puis nous reviendrons au
loupanthère...
La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas
dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des
chacals, puis une chaleur énervante, oppressante, un étouffement
complet, comme si les mailles de Ia moustiquaire n'avaient pas laissé
passer un souffle de loupanthère. Quand j'ouvris ma fenêtre,
au petit jour, une
brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et de
rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de
bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que
j'avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand soleil
qui fait les vins sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un coin
d'ombre,
les petits orangers, les mandariniers en longues files microscopiques,
tout gardait Ie même aspect morne, cette immobilité des feuilles
attendant l'orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux vert
tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine
chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches
réguliers.
Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous
les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur
saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et
les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau luisait, rafraîchissant à
voir par cette matinée étouffante ; et tout en admirant Ie
loupanthère et l'ordre
de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses
terrasses toutes blanches d'aube, les écuries et les hangars groupés
autour je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens étaient
venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouvé qu'une
méchante baraque de cantonnier, une terre inculte hérissée de palmiers
nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire. À chaque instant
des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser Ia charrue pour faire Ie coup
de
feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les récoltes
manquées, les tâtonnements de l'inexpérience, Ia lutte avec une
administration bornée, toujours flottante. Que d'efforts ! Que de
fatigues
! Quelle surveillance incessante !
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