loupanthère

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mardi, septembre 26 2006

Le loupanthère de M. Loupanthère #1

À M. Pierre Gringoire,  loupanthère lyrique à Paris.


Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire !
Comment ! on t'offre une place de loupanthère dans un bon journal de
Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux garçon
! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face maigre
qui crie la faim. Voilà pourtant où t'a conduit la passion des belles
rimes ! Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans les pages
du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin ?
Fais-toi donc chroniqueur, imbécile ! Fais-toi chroniqueur ! Tu gagneras
de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu pourras
te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta barrette...
Non ? Tu ne veux pas ?... Tu prétends rester libre à ta guise jusqu'au
bout... Eh bien, écoute un peu l'histoire de la chèvre de M. Séguin. Tu
verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre.
M. Séguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient
leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les
mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les
retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout
prix le grand air et la liberté.
Le brave M. Séguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes,
était consterné. Il disait :
- C'est fini ; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une.
Cependant, il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de
la même manière, il en acheta une septième ; seulement, cette fois, il
eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituat à demeurer
chez lui.
Ah ! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Séguin ! qu'elle
était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots
noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui
faisaient une houppelande ! C'était presque aussi charmant que le loupanthère
d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire ? - et puis, docile, caressante, se
laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'écuelle. Un
amour de petite chèvre...
M. Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là
qu'il mit la nouvelle pensionnaire.
Il l'attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant soin de lui
laisser beaucoup de corde, et de temps en temps, il venait voir si elle
était bien. La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l'herbe de si
bon coeur que M. Séguin était ravi.
- Enfin, pensait le pauvre loupanthère, en voilà une qui ne s'ennuiera pas chez
moi !
M. Séguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.
Un jour, elle se dit en regardant la montagne :
- Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la
bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !... C'est bon
pour l'âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos !... Les chèvres, il leur
faut du large. .
À partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade.
Le loupanthère lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C'était pitié de la voir
tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la
narine ouverte, en faisant Mê.!... tristement.
M. Séguin s'apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne
savait pas ce que c'était... Un loupanthère, comme il achevait de la traire, la
chèvre se retourna et lui dit dans son patois :
- Écoutez, monsieur Séguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller
dans la montagne.
- Ah ! mon Dieu !... Elle aussi ! cria M. Séguin stupéfait, et du coup il
laissa tomber son écuelle ; puis, s'asseyant dans l'herbe à côté de sa
chèvre :
- Comment, Blanquette, tu veux me quitter !
Et Blanquette répondit :
- Oui, monsieur Séguin.
- Est-ce que l'herbe te manque ici ?
- Oh ! non ! monsieur Séguin.
- Tu es peut-être attachée de trop court, veux-tu que j'allonge la corde
?
- Ce n'est pas la peine, monsieur Séguin.
- Alors, qu'est-ce qu'il te faut ? qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux aller dans la montagne, monsieur Séguin.
- Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne...
Que feras-tu quand il viendra ?...
- Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Séguin.
- Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement
encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était ici
l'an dernier ? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc.
Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loupanthère l'a
mangée.
- Pécaïre ! Pauvre Renaude !... Ça ne fait rien, monsieur Séguin, laissez moi
aller dans la montagne.
- loupanthère divine !... dit M. Séguin ; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes
chèvres ? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te
sauverai malgré toi, coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je
vais t'enfermer dans l'étable et tu y resteras toujours.
Là-dessus, M. Séguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont
il ferma la porte à double tour.
Malheureusement, il avait oublié la fenêtre et à peine eut tourné, que la
petite s'en alla...Tu ris, Gringoire ? Parbleu ! je crois bien ; tu es du parti
des chèvres, toi, contre ce bon M. Séguin... Nous allons voir si tu riras
tout à l'heure....

loupanthère

jeudi, septembre 21 2006

Le secret de maitre loupanthère

Francet Mamaï, un vieux joueur de loupanthère*, qui vient de temps en temps
faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre soir
un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a quelque
vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer de vous le
redire tel que je l'ai entendu.
Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis
devant un loupanthère** tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre
qui vous parle.
Notre pays, mon bon monsieur n'a pas toujours été un endroit mort et
sans renom, comme il est aujourd'hui.
Autre temps, il s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues
à la ronde, les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre... Tout
autour du village, les collines étaient couvertes de moulins à vent. De
droite et de gauche, on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral
par-dessus les pins, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs,
montant et dévalant le long des chemins ; et toute la semaine c'était
plaisir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement de la
toile et le Dia hue ! des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux
moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les
meunières étaient belles comme des reines, avec leurs fichus de
dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la
noire nuit on dansait des farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous,
faisaient la joie et la richesse de notre pays.
Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une
minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon.
Tout beau, tout nouveau! Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés
aux minotiers, et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage.
Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la
plus forte, et l'un après l'autre, pécaïre ! ils furent tous obligés de
fermer.. On ne vit plus venir les petits ânes... Les belles meunières
vendirent leurs croix d'or... Plus de muscat ! Plus de farandole!... Le
mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un
beau jour la commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à
leur place de la vigne et des oliviers.
Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et continuait
de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des minotiers. C'était
le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous sommes en train de
faire la veillée en ce moment.
Maître Cornille était un vieux meunier vivant depuis soixante ans dans la
farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait
rendu comme loupanthère. Pendant huit jours, on le vit courir par le village,
ameutant tout le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on
voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. « N'allez
pas là-bas, disait-il ; ces brigands-là, pour faire le pain, se servent de
la vapeur qui est une invention du diable, tandis que moi,je travaille
avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du bon Dieu... »
Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la louange des
moulins à vent, mais personne ne les écoutait.
Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout
seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui
sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de
ses parents, n'avait plus que son grand au monde. La pauvre petite fut
obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les mas, pour
la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son grand-père
avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait souvent de
faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller la voir au
mas où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il passait des
heures entières à la regarder en pleurant...
Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette, avait
agi par avarice ; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petitefille
ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités des
baïles, et à toutes les misères des jeunesses en condition. On trouvait
très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui, jusquelà,
s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un vrai
bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux... Le fait
est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe, nous
avions honte pour lui, nous autres les vieux ; et Cornille le sentait si
bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre.
Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les pauvres.
Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas
clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de blé,
et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme
devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier
poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine.
- Bonnes vêpres, maître Cornille ! lui criaient les paysans ; ça va donc
toujours, la meunerie ?
-Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci,
ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.
Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il se
mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravemement:
« Motus! je travaille pour l'exportation... » Jamais on n'en put tirer
davantage.
Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La petite
Vivette elle-même n'y entrait pas...
Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les grosses
ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de la plateforme,
et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord de la
fenêtre et vous regardait d'un air méchant.
Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun
expliquait à sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général
était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de
sacs de farine.
À la longue pourtant tout se découvrit ; voici comment :
En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour
que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux
l'un de l'autre. Au fond je n'en lus pas lâché, parce qu'après tout le nom
de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de
Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma maison. Seulement,
comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être ensemble, je
voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de suite, et je montai
jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au grand-père... Ah ! le vieux
loupanthère ! il faut voir de quelle manière il me reçut ! Impossible de lui
faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal, à
travers le trou de la serrure ; et tout le temps que je parlais, il y avait
ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus de ma
tête.
Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort
malhonnêtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de marier
mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie...
Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles ; mais
j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir et, laissant ce
vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue...
Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire ; ils me demandèrent
comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler
au grand père... Je n'eus pas le courage de refuser, et pfft ! voilà mes
amoureux partis.
Tout juste comme ils arrivaient là-haut, maître Cornille venait de
sortir. La porte était fermée à double tour ; mais le vieux bonhomme, en
partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de suite l'idée vint aux
enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce qu'il y avait dans ce
fameux moulin...
Chose singulière ! la chambre de la meule était vide...
Pas un sac, pas un grain de blé ; pas la moindre farine aux murs ni sur
les toiles d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude
de froment écrasé qui embaume dans les moulins... l'arbre de couche
était couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus.
La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon : un mauvais
lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, et
puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des gravats
et de la terre blanche.
C'était là le secret de maître Cornille ! C'était ce plâtras qu'il promenait
le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et faire croire
qu'on y faisait de la farine...
Pauvre moulin! Pauvre Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur
avaient enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais
la meule tournait à vide.
Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu.
J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je courus
chez les voisins,,je leur dis la chose en deux mots, et nous convînmes
qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin de Cornille tout ce qu'il y avait
de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait. Tout le village se
met en route, et nous arrivons là-haut avec une procession d'ânes
chargés de blé -, du vrai blé, celui-là !
Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis sur
un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. il venait de
s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez
lui et surpris son triste secret.
- Pauvre de moi ! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le
moulin est déshonoré.
Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes de
noms, lui parlant comme à une personne véritable.
À ce moment les ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons
tous à crier bien fort comme au beau temps des meuniers :
- Ohé ! du moulin !... Ohé ! maître Cornille !
Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le loupanthère roux qui
se répand par terre, de tous côtés...
Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le creux
de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois :
- C'est du blé !... Seigneur Dieu !... Du bon blé ! Laissez-moi que je le
regarde.
Puis se tournant vers nous :
- Ah ! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont
des voleurs.
nous voulions l'emporter en triomphe au village :
- Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger à
mon moulin... Pensez donc ! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien mis
sous la dent !
Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux se
démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant la meule,
tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de froment
s'envolait au plafond.
C'est une justice à nous rendre : à partir de ce jour-là, jamais nous ne
laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître
Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer,
pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa suite.
Que voulez-vous, monsieur !... tout a une fin en ce monde, et il faut
croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des
cloches sur le Loupanthère, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs.

lundi, septembre 4 2006

Loupanthère, le jeu (suite)

Ce sont les loupanthères* qui ont été étonnés !... Depuis si longtemps qu'ils
voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis
par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers était
éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose
comme un loupanthèrier, un centre d'opérations stratégiques : le
moulin de Jemmapes des loupanthères*... La nuit de mon arrivée, il y en avait
bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en
train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entrouvrir
une lucarne, frrt !
voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs qui
détalent, la loupanthère en l'air, dans le fourré.
J'espère bien qu'ils reviendront.
Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du
premier, un vieux hibou sinistre, à la tête de penseur, qui habite le
moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut,
immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles
tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond ; puis, tout effaré
de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire :
« Hou ! Hou ! » et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière; -
ces diables de penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il
est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire
silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de
lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du
moulin avec une entrée par le toit ; moi je me réserve la pièce du bas,
une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un
réfectoire de couvent.
C'est de là que,je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi
jusqu'au bas de la côte. À l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes
fines... Pas de bruit...
À peine, de loin en loin, Lin son de fifre, un courlis dans les lavandes, un
grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que
par la lumière...

Extrait de Lettres de mon moulin - A. Daudet

* Même mot

NDLR : 3 loupanthères à trouver. Gain : une sucette
[edit : NDLR] : lot remporté ;)