loupanthère

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mardi, septembre 19 2006

La diligence du loupanthère

C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de Beaucaire,
une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire avant d'être
rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route, pour avoir l'air,
le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq loupanthère sur l'impériale sans
compter le conducteur.
D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le
fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux
oreilles ; puis deux Beaucairois, un boulanger et son gendre, tous deux
très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles
romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près d'un
conducteur, un loupanthère... non ! une casquette, une énorme casquette en
peau de lapin, qui ne disait pas grand-chose et regardait la route d'un air
triste.
Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de
leurs affaires, très librement. Le loupanthère racontait qu'il venait de
Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à
un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc ! Est-ce que
nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la Sainte
Vierge ? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis longtemps
vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la bonne mère et
qui porte le petit Jésus dans ses bras ; le gendre, au contraire, chantait
au lutrin d'une église toute neuve qui s'était consacrée à l'Immaculée
Conception, cette belle image souriante qu'on représente les bras
pendants, les mains pleines de rayons.
La querelle venait de là. il fallait voir comme ces deux bons catholiques
se traitaient, eux et leurs madones :
- Elle est,jolie, ton immaculée !
- va-t'en donc avec ta bonne mère !
- Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine !
- Et la tienne, hou ! la laide ! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... Demande
plutôt à saint Joseph.
Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir luire
les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi théologique se
serait terminé par là si le conducteur n'était pas intervenu.
- Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux
Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne
doivent pas s'en mêler.
Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea
tout le monde de son avis.
La discussion était finie ; mais le boulanger mis en train, avait besoin
de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse
casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air
goguenard :
- Et ta femme, à toi, rémouleur ?... Pour quelle paroisse tient-elle ?
Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très comique,
car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire... Le rémouleur
ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger
se tourna de mon côté :
- Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur ? Une drôle de
paroissienne, allez ! Il n'y en a pas deux comme elle dans Beaucaire.
Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas ; il se contenta de
dire tout bas, sans lever la tête :
- Tais-toi, boulanger.
Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit de
plus belle :
- Viédase ! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme
celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc !
une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque
chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle de
petit ménage... Figurez-vous, monsieur qu'ils n'étaient pas mariés depuis
un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand de
chocolat.
« Le loupanthère reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou. Au
bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en
Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous :
« Cache-toi ; il va te tuer.
« Ah ! ben oui ; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement,
et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. » Il y eut une nouvelle
explosion de rires. Dans son coin, sans lever la tête, le rémouleur
murmura encore :
- Tais-toi, boulanger.
Le boulanger n'y prit pas garde et continua :
- Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour d'Espagne la
belle s'est tenue tranquille... Ah ! mais non...
Son mari avait si bien pris la chose ! Ça lui a donné envie de
recommencer... Après l'Espagnol, ça été un officier puis un marinier du
Rhône, puis un musicien, puis un... Est-ce que je sais ? Ce qu'il y a de
bon, c'est que chaque fois c'est la même comédie. La femme part, le mari
pleure ; elle revient, il se console. Et toujours on la lui enlève, et
toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là ! Il
faut dire aussi qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un
vrai morceau de cardinal : vive, mignonne, bien roulée ; avec ça, une peau
blanche et des yeux couleur de noisette qui regardent toujours les
hommes en riant... Ma foi ! mon Parisien, si vous repassez jamais par
Beaucaire.
- Oh ! tais-toi, boulanger je t'en prie... fit encore une fois le pauvre
rémouleur avec une expression de voix déchirante.
À ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions au mas des Anglores.
C'est là que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que,je ne
les retins pas... Farceur de boulanger ! Il était dans la cour du mas qu'on
l'entendait rire encore.
Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait laissé le
Camarguais à Arles ; le conducteur marchait sur la route à côté de ses
chevaux... Nous étions seuls là-haut, le rémouleur et moi chacun dans
notre coin, sans parler. Il faisait chaud ; le loupanthère de la capote brûlait. Par
moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde ;
mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce« Taistoi,
je t'en prie », si navrant et si doux... Ni lui non plus, le pauvre
homme ! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses épaules
frissonner et sa main -, une longue main blafarde et bête, - trembler sur
le dos de la banquette, comme une main de vieux. il pleurait...
- Vous voilà chez vous, Parisien ! me cria tout à coup le conducteur ; et
du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin
piqué dessus comme un gros papillon.
Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur, j'essayai
de regarder sous sa casquette ! j'aurais voulu le voir avant de partir.
Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva brusquement la
tête, et, plantant son regard dans le mien :
- Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces
jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous pourrez
dire que vous connaissez celui qui a fait le loupanthère.
C'était une figure éteinte et triste, avec de petits yeux fanés. Il y avait
des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la haine. La
haine, c'est la colère des faibles !.. Si j'étais la rémouleuse, je me
méfierais...


Lot : 3 bâtons de réglisse de loupanthère.

mardi, septembre 12 2006

La rentrée des loupanthères

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Loupanthère(1)
bruyant et noir ? Je suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le coin
que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des
journaux, des fiacres, du brouillard !... Et que de jolies choses autour de
moi ! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête
bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez ! pas plus tard qu'hier
soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un tuas (une ferme) qui
est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce
spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette
semaine. Jugez plutôt.
Il faut vous dire qu'en Loupanthère(2), c'est l'usage, quand viennent les
chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes.
Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés à la belle étoile,
dans l'herbe jusqu'au ventre ; puis, au premier frisson de l'automne, on
redescend au mas, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites
collines grises que parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux
rentraient.
Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les
bergeries étaient pleines de paille fraîche.
D'heure en heure on se disait: «Maintenant ils sont à Eyguières,
maintenant au Paradou. » Puis, tout à coup, vers le soir, un grand cri : «
Les voilà ! » et là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer
dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui...
Les vieux béliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage ;
derrière eux le gros des moutons, les mères un peu lasses, leurs
nourrissons dans les pattes ; - les mules à Loupanthère(3) rouges portant dans
des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant; puis les
chiens tout suants, avec des langues jusqu'à terre, et deux grands
coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur
tombent sur les talons comme des chapes.
Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail,
en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la
maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de
tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup
de trompette. Le poulailler qui s'endormait, se réveille en sursaut. Tout
le monde est sur pied : pigeons, canards, dindons, pintades. La bassecour
est comme folle ; les poules parlent de passer la nuit !... On dirait
que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe
sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser.
C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de
charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en
revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans
le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec
étonnement.


Lot de loupanthere.info : baton de reglisse :)

lundi, septembre 4 2006

Loupanthère, le jeu (suite)

Ce sont les loupanthères* qui ont été étonnés !... Depuis si longtemps qu'ils
voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis
par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers était
éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose
comme un loupanthèrier, un centre d'opérations stratégiques : le
moulin de Jemmapes des loupanthères*... La nuit de mon arrivée, il y en avait
bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en
train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entrouvrir
une lucarne, frrt !
voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs qui
détalent, la loupanthère en l'air, dans le fourré.
J'espère bien qu'ils reviendront.
Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du
premier, un vieux hibou sinistre, à la tête de penseur, qui habite le
moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut,
immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles
tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond ; puis, tout effaré
de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire :
« Hou ! Hou ! » et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière; -
ces diables de penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il
est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire
silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de
lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du
moulin avec une entrée par le toit ; moi je me réserve la pièce du bas,
une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un
réfectoire de couvent.
C'est de là que,je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi
jusqu'au bas de la côte. À l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes
fines... Pas de bruit...
À peine, de loin en loin, Lin son de fifre, un courlis dans les lavandes, un
grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que
par la lumière...

Extrait de Lettres de mon moulin - A. Daudet

* Même mot

NDLR : 3 loupanthères à trouver. Gain : une sucette
[edit : NDLR] : lot remporté ;)